dimanche 26 février 2012

Jour 32


Jour 32                    Percer l'énigme

Elles sont multicolores. J'ai tenté l'autre matin de faire l'inventaire des couleurs qui déambulent devant moi. La variété est infinie, les combinaisons tout autant. Des cotons, des soies, des voiles, des broderies, des appliqués, le décompte est impossible à faire. Se vêtir avec autant d'élégance veut dire quelque chose de la femme indienne. Elles sont belles et inépuisables. En déambulant dans les bazars publics de la ville rose qu'est Jaipur, nous sommes arrivés à la rue des tissus. De longues boutiques étroites avec, d'un côté, des matelas par terre où le vendeur assis y déroule des mètres et des mètres de son inventaire. Assises en face, sur des petits bancs ou à même le sol, les femmes. La folie des coloris et des textures de cet espace restreint est hallucinante. Elle est là dans toute sa puissance.

Oui, oui, je sais. L'avortement sélectif est encore de rigueur. Le résultat était prévisible, l'Inde n'a maintenant pas suffisamment de filles pour marier ses hommes.

Elles vont leur chemin. Seules ou en groupes, elles occupent l'espace de la cité. Elles sont partout. Elles déambulent, elles conduisent leur moto, elles font leurs emplettes, elles balayent la devanture de leur commerce ou de celui d'un autre, elles sont vendeuses ou plieuses dans les boutiques de tissus, elles fabriquent les galettes de ce pain mince que l'on nous sert dans les restos, elles sont militaires, elles se scolarisent, elles sont marchandes, artisanes, mendiantes, travailleuses aux champs. Elles nous regardent et elles rient.

Oui, oui, je sais. Officiellement, les castes sont maintenant abolies. Enfin, c'est ce que la loi dicte. Mais on est encore loin de la lettre aux faits. À Kochi, nous avons visité un lavoir... où travaillaient exclusivement des «intouchables».
Une seule journée de congé par année, de l'aube au coucher du soleil, ils lessivent et blanchissent et repassent, entre autres, toute la literie des hôtels de la ville.

Les Indiennes sont souvent accompagnées de leur mari. Celui-ci s'occupe souvent des enfants. Il les porte dans ses bras, s'amuse avec eux. Ce partage public des soins aux enfants semble aller de soi. Les familles que je croise dans les lieux touristiques semblent harmonieuses. Celles dans les hôtels, encore plus. Les épouses semblent jeunes, plusieurs éduquées et, ma foi, heureuses. Elles rient et discutent avec leur homme, tout comme on fait chez nous.

Oui, oui, je sais. Les mariages sont organisés par le père. Une loi vient d'être promulguée qui limite le montant permis de la dot. Les crimes d'honneur sont encore chose courante. Tous les jours dans le journal, on constate des cas d'assassinats de femmes et d'enfants par leur mari dépressif ou jaloux ou chômeur ou alcoolique. Cela se passe aussi chez nous, mais la fréquence n'a rien de comparable. On les retrouve souvent en groupe, exclusivement entre elles. Alors là, croyez-moi, c'est la fête. Elles rigolent, se taquinent, se tiraillent, se moquent des touristes. Comme elles sont minuscules, imaginez que je ne passe pas inaperçue... Les ricanements fusent allègrement. Même contenues, encadrées, limitées par une tradition omniprésente, elles y évoluent avec ce qui semble un certain confort. Les grands questionnements existentiels ne semblent pas être leur tasse de thé.

Alors voilà. Je regarde, j'observe, j'écoute. Bien sûr, je sais qu'il m'est impossible de percer l'énigme. Je regarde les rouges, les violets, les jaunes, les bruns, les bleus, les verts, les orangers, les mauves, les lilas, les magentas, les cramoisis, les bourgognes, les roses, les turquoises, les ultramarines, les pourpres, les cardinals, les ocres, les beiges, les whiskys, les aquas, les émeraudes, les grenats, les vermillons, les argents, les dorés, les gris, les ardoises, les noirs, les jais, les baies, les limes, les siennes, les ivoires, les blancs et les pêches danser devant moi et je me dis qu'il y a, sans doute, autant de façons différentes d'interpréter cette culture inextricablement complexe.

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