Jour 32
Percer l'énigme
Elles sont multicolores. J'ai tenté l'autre matin de
faire l'inventaire des couleurs qui déambulent devant moi. La variété est
infinie, les combinaisons tout autant. Des cotons, des soies, des voiles, des
broderies, des appliqués, le décompte est impossible à faire. Se vêtir avec autant
d'élégance veut dire quelque chose de la femme indienne. Elles sont belles et
inépuisables. En déambulant dans les bazars publics de la ville rose qu'est
Jaipur, nous sommes arrivés à la rue des tissus. De longues boutiques étroites
avec, d'un côté, des matelas par terre où le vendeur assis y déroule des mètres
et des mètres de son inventaire. Assises en face, sur des petits bancs ou à
même le sol, les femmes. La folie des coloris et des textures de cet espace
restreint est hallucinante. Elle est là dans toute sa puissance.
Oui, oui, je sais. L'avortement sélectif est encore
de rigueur. Le résultat était prévisible, l'Inde n'a maintenant pas
suffisamment de filles pour marier ses hommes.
Elles vont leur chemin. Seules ou en groupes, elles
occupent l'espace de la cité. Elles sont partout. Elles déambulent, elles
conduisent leur moto, elles font leurs emplettes, elles balayent la devanture
de leur commerce ou de celui d'un autre, elles sont vendeuses ou plieuses dans
les boutiques de tissus, elles fabriquent les galettes de ce pain mince que
l'on nous sert dans les restos, elles sont militaires, elles se scolarisent,
elles sont marchandes, artisanes, mendiantes, travailleuses aux champs. Elles
nous regardent et elles rient.
Oui, oui, je sais. Officiellement, les castes sont
maintenant abolies. Enfin, c'est ce que la loi dicte. Mais on est encore loin
de la lettre aux faits. À Kochi, nous avons visité un lavoir... où
travaillaient exclusivement des «intouchables».
Une seule journée de congé par année, de l'aube au
coucher du soleil, ils lessivent et blanchissent et repassent, entre autres,
toute la literie des hôtels de la ville.
Les Indiennes sont souvent accompagnées de leur
mari. Celui-ci s'occupe souvent des enfants. Il les porte dans ses bras, s'amuse
avec eux. Ce partage public des soins aux enfants semble aller de soi. Les
familles que je croise dans les lieux touristiques semblent harmonieuses.
Celles dans les hôtels, encore plus. Les épouses semblent jeunes, plusieurs
éduquées et, ma foi, heureuses. Elles rient et discutent avec leur homme, tout
comme on fait chez nous.
Oui, oui, je sais. Les mariages sont organisés par
le père. Une loi vient d'être promulguée qui limite le montant permis de la
dot. Les crimes d'honneur sont encore chose courante. Tous les jours dans le
journal, on constate des cas d'assassinats de femmes et d'enfants par leur mari
dépressif ou jaloux ou chômeur ou alcoolique. Cela se passe aussi chez nous,
mais la fréquence n'a rien de comparable. On les retrouve souvent en groupe,
exclusivement entre elles. Alors là, croyez-moi, c'est la fête. Elles rigolent,
se taquinent, se tiraillent, se moquent des touristes. Comme elles sont
minuscules, imaginez que je ne passe pas inaperçue... Les ricanements fusent
allègrement. Même contenues, encadrées, limitées par une tradition
omniprésente, elles y évoluent avec ce qui semble un certain confort. Les
grands questionnements existentiels ne semblent pas être leur tasse de thé.
Alors voilà. Je regarde, j'observe, j'écoute. Bien
sûr, je sais qu'il m'est impossible de percer l'énigme. Je regarde les rouges,
les violets, les jaunes, les bruns, les bleus, les verts, les orangers, les
mauves, les lilas, les magentas, les cramoisis, les bourgognes, les roses, les
turquoises, les ultramarines, les pourpres, les cardinals, les ocres, les
beiges, les whiskys, les aquas, les émeraudes, les grenats, les vermillons, les
argents, les dorés, les gris, les ardoises, les noirs, les jais, les baies, les
limes, les siennes, les ivoires, les blancs et les pêches danser devant moi et
je me dis qu'il y a, sans doute, autant de façons différentes d'interpréter
cette culture inextricablement complexe.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire